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dimanche 6 octobre 2013

La notion de territoire

Définir la notion de territoire

D’un point de vue étymologique, le terme territoire viendrait du latin territorium. Mais d’après le Digeste, recueil de jurisprudence civile, élaboré en 533 après J.-C. par Justinien,qui constitue l’un des fondements du droit moderne, le terme a un lien direct avec le jus terrendi, le droit de terrifier. Bien qu’il soit, en fait, beaucoup plus raisonnable de rattacher le terme territorium à celui de la terre (terra, -ae), il est aussi très probable que certains Latins pratiquaient un jeu de mots associant le contrôle d’une terre au pouvoir de la protéger par la menace (terrere). 

La notion de territoire a été tout d’abord étudiée chez les animaux et plus particulièrement les oiseaux. La première définition à caractère scientifique date du début du XXe siècle et est due à E. Howard, un ornithologue anglais. D’autres études, plus récentes, sur le règne animal ont permis d’affiner les premières approches et de démontrer qu’un animal ne défend pas un espace mais qu’il se défend lui-même. Le territoire existe donc dans son esprit ; c’est un produit entièrement subjectif, au point que la meilleure connaissance de l’environnement n’est pas en mesure de fournir la moindre indication sur l’existence d’un territoire. Même si cette remarque paraît juste, elle n’exclut pas pour autant l’existence de territoires naturels délimités par des frontières physiques ou d’autres marqueurs. C’est peut-être là, dans l’intersection des frontières physiques et mentales, que se trouve la difficulté de définir les territoires. 

Les recherches sur la notion de territoire, telle qu’elle est perçue par l’homme, ont commencé dans les années 1960 et se sont amplifiées au cours de la décennie suivante dans un contexte socio-économique bien défini et différent d’un pays à l’autre. De ce fait, elle a reçu des sens très nuancés selon qu’il s’agit des approches anglo-saxonne ou française pour ne citer que ces deux cas. 

Dans le cadre de l’approche anglo-saxonne, il a été souligné que le comportement territorial humain est un phénomène d’écologie éthologique avec un fond instinctif qui se manifeste à propos des espaces plus ou moins exclusifs délimités par des frontières, marqueurs ou autres structures, espaces que les individus ou les groupes occupent émotionnellement et où ils se déploient afin d’éviter la venue d’autres individus ou groupes. La territorialité exprime donc la tentative par un individu ou un groupe d’affecter, d’influencer ou de contrôler d’autres personnes, phénomènes ou relations et d’imposer son contrôle sur une aire géographique, appelée territoire. Les ethnologues, par ailleurs, nous apprennent que le comportement humain territorial est un système cognitif et comportemental qui a comme objectif l’optimisation de l’accès d’un individu ou d’un groupe aux ressources de manière temporaire ou permanente. 

Dans la littérature française on distingue un ton différent venant des géographes et des sociologues. Le territoire témoigne d’une appropriation à la fois économique, idéologique et politique de l’espace par des groupes humains qui se donnent une représentation particulière d’eux-mêmes, de leur histoire, de leur singularité. Le territoire est un investissement affectif et culturel que les sociétés placent dans leur espace de vie. Le territoire s’apprend, se défend, s’invente et se réinvente. Il est lieu d’enracinement, il est au cœur de l’identité. On apprend aussi qu’un territoire, c’est d’abord une convivialité, un ensemble de lieux où s’exprime la culture, ou encore une relation qui lie les hommes à leur terre et dans le même mouvement fonde leur identité culturelle. Un territoire est un lieu de vie, de pensée et d’action dans lequel et grâce auquel un individu ou un groupe se reconnaît, dote ce qui l’entoure de sens et se dote lui-même de sens, met en route un processus identificatoire et identitaire. Ces territoires humains peuvent être un espace villageois, un espace urbain, mais aussi un mythe fondateur ou un livre (la Bible, le Coran) qui suscitent des comportements de type religieux. D’une certaine manière, tout territoire social est un phénomène immatériel et symbolique. Tout élément, même physique ou biologique, n’entre dans la composition d’un territoire qu’après être passé par le crible d’un processus de symbolisation qui le dématérialise en quelque sorte. Tout territoire social est un produit de l’imaginaire humain.

Une approche pluridisciplinaire

Les études sur la notion de territoire ont longtemps subi les conséquences de la division classique du monde du savoir en deux parties,les sciences, d’une part, et les humanités, d’autre part, d’autant que la biologie humaine a tardé à s’établir comme discipline et que la médecine a été presque totalement engagée à soigner la maladie. Par ailleurs, de par leur éducation les humanistes non seulement n’ont pas montré d’intérêt pour la biologie humaine, mais ils l’ont même refusée. Ce sont plutôt les biologistes qui ont donné le ton à un équilibre nécessaire en soulignant que l’homme possède à la fois une nature et une histoire et que l’évolution humaine a deux composantes, l’une biologique ou organique, l’autre culturelle. Ces composantes ne sont ni exclusives l’une de l’autre, ni indépendantes, elles sont corrélatives et solidaires. Notre évolution est la résultante de l’interaction entre les phénomènes culturels et biologiques. 

Parmi les disciplines qui se sont intéressées à la notion de territoire, c’est donc l’éthologie qui a été la première à le faire. N. Tinbergen a constaté que les psychologues avaient plutôt travaillé expérimentalement dans le but de rechercher les causes des faits observés, tandis que les éthologues ont préféré faire des observations sur le terrain et étudier des aspects de survie et d’évolution. C’est ainsi que l’éthologie a été définie comme « l’étude biologique du comportement ». Mais les éthologues, de par l’orientation initiale de leur discipline, n’ont pas montré un réel intérêt pour les êtres humains.

L’anthropologie, se consacrant principalement à l’étude des mécanismes et des pratiques sociales qui commandent l’organisation territoriale d’une société, a démontré que le processus d’organisation territoriale doit s’analyser à deux niveaux distincts:  celui de l’action des hommes sur les supports matériels de leur existence et celui des systèmes de représentation. De ce fait, le territoire est à la fois objectivement organisé et culturellement inventé. Les anthropologues sont également à l’origine d’un grand nombre d’observations pluridisciplinaires sur le territoire et ont aussi largement contribué à l’étude du comportement des Primates.

La notion de territoire chez l’homme a tenu une place particulièrement importante dans la géographie moderne : la géographie humaine a mis l’accent sur des facteurs historiques et culturels et la géographie politique a développé une réflexion importante sur la notion de limite, thème central de la territorialité.

Si la géographie est la science maîtresse de tout ce qui a un rapport avec l’espace, la psychologie est la discipline principale qui traite les phénomènes du comportement, discipline incontournable, de ce fait, pour l’étude de la notion de territoire. Mais, mis à part les études sur le comportement des animaux, ce domaine a été longtemps négligé par les psychologues et ce n’est qu’à partir des années 1970 que les manuels de psychologie ont commencé à faire référence à la territorialité humaine, notamment aux États-Unis. À l’heure actuelle, l’ethnopsychiatrie s’intéresse directement à la notion de territoire. Les implications de la psychanalyse et de la psychiatrie ont soulevé des questions importantes dans le domaine de la relation du comportement des individus et des groupes avec l’environnement social.

C’est pourquoi les sociologues se sont intéressés à leur tour à ce phénomène. Au début, l’objet des recherches a été orienté vers les sociétés urbaines et la discipline a été qualifiée d’écologie humaine. Ce dernier concept a été restreint à la sociologie urbaine, mais il a été aussi utilisé en médecine, pour explorer les relations environnementales des maladies. En fait, le territoire, aussi bien chez les animaux que chez l’homme, est un phénomène écologique puis qu’il se réfère aux relations des organismes avec leur milieu.

Nombreux sont les auteurs qui pensent que l’étude du territoire devrait être une discipline à part. Certains d’entre eux proposent d’adopter le terme territoriologie pour ce domaine de la science, où l’éthologie, la psychologie animale et l’écologie se combinent avec succès et où l’ethnologie, l’anthropologie physique et la sociologie ont beaucoup à gagner, spécialement depuis que le comportement humain n’est plus étudié comme quelque chose d’isolé. Un récent colloque parle aussi d’une « science du territoire » qui reste à construire.

Georgia Kourtessi-Philippakis