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lundi 13 janvier 2014

Riads maisons d’hôtes, ou les médinas pauvres investies par les riches: De la « gentrification »* dans l’expérience marocaine

Saïd AFOULOUS



Depuis des années, on n’a pas cessé de parler du phénomène des riads maisons d’hôtes dans les médinas au Maroc en rapport avec le tourisme d’une part et la préservation du patrimoine de l’autre. De nombreux ouvrages, articles, émissions audiovisuelles abordent durant près de deux décennies, plus ou moins régulièrement, ce thème devenu très familier. Derrière cet intérêt, il y a l’engouement des étrangers pour les maisons anciennes traditionnelles, dar maison avec patio ou riad maison avec patio et jardin intérieur de style architectural hispano-mauresque où les Occidentaux croient trouver l’incarnation de leurs « rêves orientaux ».Le sujet est tellement fécond qu’il en paraît inépuisable. Et voilà qu’aujourd’hui des chercheurs s’en mêlent dans un ouvrage collectif « Médinas immuables » qui vient d’être présenté dernièrement à la Villa des Arts à Rabat et qu’on peut consulter en ligne, textes intégraux, sur le site Maktabat al-Maghreb Collection électronique du Centre Jacques-Berque :  http://cjb.revues.org/275L’ouvrage auquel ont pris part des urbanistes, architectes, sociolinguistes, économistes, géographes aussi bien du Maroc que d’Allemagne, Belgique, France, Tunisie, est coordonné par Elsa Coslado, Justin MacGuinness et Catherine Miller avec une préface de Ahmed Skounti, anthropologue, et la participation de Mekki Zouaoui, Manon Istasse, Ingrid Ernest, Ahmed Skounti, Anne-Claire Kurzac-Souali, Anton Escher, Rachida Saïgh Bousta, Nabil Rahmouni, Sandra Peterman et Zoubeïr Mouhli.Réparti en trois volets, dont le dernier est constitué de témoignages, l’ouvrage revient avec plus de détails sur l’Histoire d’un phénomène qui avait commencé dans les années 1990 avec des étrangers, Européens essentiellement, qui achètent des maisons anciennes, parfois en ruine, pour les retaper à l’identique. Au début c’était juste pour y habiter, maison secondaire à deux heures de vol d’Europe. Ensuite ce fut pour y recevoir des touristes d’où, par la suite, l’embellie du tourisme aidant, l’entrée en scène massive de la vague des maisons d’hôtes. Un phénomène qui est né, on dirait ex nihilo, avec quelques cas à Marrakech et Essaouira. Actuellement, environ vingt ans après, il s’est grandement développé en génération spontanée et a fait bien sa place sans qu’il y ait de réglementation spécifique pour le régir. Ce qui en fait une infrastructure d’hébergement touristique qui s’est inscrite au début dans l’informel.Les investisseurs alléchés, par le prix extrêmement modique au début et les dividendes qu’on pouvait en tirer, ne reculent pas devant les innovations pour les commodités des touristes européens. Des innovations parfois poussées à l’extrême avec notamment piscine, solarium sur les terrasses pour le cas de Marrakech. Au dépens parfois de la vie intime des voisins, lit-on dans une enquête réalisée en 2009 se basant sur un sondage de deux cents familles vivant à proximité de maisons d’hôtes (« Riads transformés en maisons d’hôtes dans la médina de Marrakech : quel devenir pour le patrimoine intangible » par Rachida Saïgh Bousta, enseignante Université Cadi Ayyad, Marrakech. (Lire article ci-contre).De quelques dizaines d’étrangers propriétaires de maisons dans la médina de Marrakech vers le milieu des années 90, ils atteignent 150 en 1999, 900 en mars 2003 et en 2009 ils étaient 2.160 propriétaires de biens immobiliers dans la médina avec les Français en tête, représentant près du tiers du total, suivis des Italiens, Anglais, Belges, Allemands (Anton Escher et Sandra Peterman). Un dernier recensement montre de nouvelles nationalités de propriétaires pour le moins inattendues : des Thaïlandais et des Indonésiens.Plusieurs avis ont toujours fusé sur les avantages des Riads maisons d’hôtes dont celui de revaloriser la dimension patrimoniale des médinas délabrées et à la dérive, en réhabilitant les bâtisses abandonnées et en améliorant l’environnement tout autour. Pour apprécier cet avantage, il faut se rappeler l’état de délabrement de la médina avant. Parallèlement aux avantages on évoque aussi les inconvénients d’une infrastructure touristique qui aurait tendance à bouleverser un environnement traditionnel par le contraste choquant entre richesse provocante et pauvreté extrême avec en plus l’émergence d’une « ségrégation socio-spatiale marquée par la fermeture des impasses où plusieurs maisons avaient été acquises à coups de dépenses considérables alors que les constructions environnantes étaient surpeuplées et habitées par des familles à bas revenu » (McGuinness, enseignant-chercheur en communication et études urbaines). Les choses tournant de façon telle que le touriste a des droits sans limite sur l’habitant de souche.Paradoxalement c’est de ce dernier et non simplement de murs de maison que dépend la vraie vie de la médina, son charme qui ne peut exister sans la présence des artisans, petit commerçants et habitants garants de la pérennité du patrimoine immatériel inestimable que tout l’argent du monde ne peut créer.Les maisons d’hôtes vivaient au début hors de toutes réglementations sous prétexte qu’elles participaient à l’économie en créant des postes d’emploi et en stimulant l’activité d’artisanat. Le reproche souvent formulé c’est de dire que la totalité de l’argent gagné en devises est transféré à l’étranger via Internet. S’agit-il d’une forme de « néocolonialisme » qui prend en otage le patrimoine pour en tirer le maximum de profit ?Ainsi allait le débat depuis des années sur l’étrange greffe des maisons d’hôtes dans les médinas. Il est vrai, comme rapporté dans l’ouvrage, que les maisons d’hôtes ont créé de l’emploi mais aussi une importante dynamique économique bénéfique pour les artisans maçons, menuisiers, forgerons, nombreux engagés dans les chantiers de restauration, ce qui permet le maintien du savoir-faire traditionnel qui fait aussi partie du patrimoine immatériel et qui aurait tendance à s’effacer faute de pratique.Plusieurs études dans l’ouvrage examinent le phénomène par maintes facettes, des approches sans prétention à l’exhaustivité, prenant pour objet d’observation des médinas qui ont connu le phénomène : Marrakech, Essaouira, Azemmour, Fès, Rabat avec mention d’autres qui ont moins connu le phénomène : Tanger, Asilah, Taroudant. Aussi des médinas qui, malgré leur importance, de par une riche Histoire et une spécificité indéniable, n’ont pas du tout connu ce phénomène comme Salé. Là, une étude sur l’évolution économique de la médina de Salé est réalisée par Mekki Zouaoui, économiste (« Dynamique socio-économique dans une médina non « gentrifiée » le cas de Salé ») et un témoignage de Nabil Rahmouni architecte urbaniste « Médina de Salé : enjeux et paradoxe de la réhabilitation » (Lire entretien ci-après).
Gentrification de Londres à Marrakech
Dans le livre « Médinas immuables » on, appelle ce phénomène d’installation de propriétaires immobiliers occidentaux dans les médinas marocaines du terme de « Gentrification ». Il s’agit d’un néologisme inventé par une sociologue anglaise, Ruth Glass, dans un rapport réalisé en 1964 pour le compte de la municipalité de Londres afin de « décrire l’installation ou le retour des ménages aisés au sein d’anciens quartiers défavorisés du centre de Londres » fin des années cinquante début soixante du siècle dernier. Le terme par la suite a eu grand succès grâce au fait que le phénomène en question, de local est devenu mondial, avec des différences et particularités selon l’emplacement géographique, Nouvelle-Orléans, Istanbul, Mexico, Salvador de Bahia, Sao Paolo et des villes anciennes marocaines. Le terme provient du mot anglais « gentry » qui désigne une catégorie sociale de propriétaires terriens anglais qui possédaient, à la fin du XVIIème siècle, des maisons dans la métropole et avaient les moyens de se payer des loisirs, aller à l’opéra, au théâtre… Peut-on alors parler de « gentrification » pour le cas du Maroc ? Quentin Willbaux, de nationalité belge, architecte de formation, a un autre avis.Résidant à Marrakech depuis 1986, il avait accompagné en pionnier le phénomène des riads maisons d’hôtes en créant avec son ami marocain Abdellatif Ait Ben Abdellah, une société immobilière « Marrakech Médina » spécialisée dans la vente et une autre « Médina Tarmim » chargée de la restauration des maisons anciennes employant plus de deux cents personnes. Selon lui, on ne peut pas parler de gentrification pour le Maroc dans la mesure où il ne s’agit pas de Marocains riches qui reviennent habiter dans les médinas mais des étrangers débarqués d’Europe ou d’Amérique :« Pour moi, la gentrification, c’est de l’embourgeoisement des centres anciens par les classes moyennes et supérieures, je pense que cela n’a pas eu lieu en tant que tel à Marrakech : où sont les bourgeois marocains qui ont fait la démarche de retourner dans la médina ? Il n’y a pas de profs d’université, de gens de la classe politique, de chefs d’entreprise… Non. Dans la médina, il reste les pauvres, les artisans, des personnes âgées parce qu’ils n’ont jamais voulu déménager, et ils sont de plus en plus rares ceux qui ne veulent pas déménager » (extrait de « De la ville de terre à la ville durable, itinéraire et point de vue d’un pionnier »).Nul doute que ce sont, en majorité écrasante, des étrangers qui ont investi les médinas marocaines pour s’y établir, surtout pour Marrakech. Ce n’est donc, en effet, pas de la gentrification au sens strict retenu pour le phénomène en vogue en Europe, c’est-à-dire des nationaux partis à un moment donné et revenus se rétablir dans le quartier ancien habité par une population très pauvre.Ce n’en est pas moins une réalité de mutation urbaine très visible, remarquable, témoin d’une dynamique réelle, ayant pris de l’ampleur depuis le début des années 90, comme la décrit d’ailleurs Quentin Willbaux qui l’avait vécu et avait suivi son développement jusqu’aux années 2000. Et c’est un phénomène qui se poursuit toujours aujourd’hui. Il consiste dans le changement de la médina, de cité abandonnée à une agglomération « revitalisée, revalorisée, requalifiée » pour reprendre les termes qui reviennent en leitmotiv dans l’ouvrage.Il reste que la réalité de Marrakech n’est pas tout à fait celle qui prévaut par exemple à Fès où, selon Manon Istasse, diplômée en anthropologie sociale Université Libre de Bruxelles, « la population marocaine est impliquée » sachant que « sur 60 maisons d’hôtes officielles, 37 appartiennent à des Marocains… » (« Dynamique de requalification des médinas et préservation du patrimoine : étude en acte dans la médina de Fès »). Les chiffres retracent bien entendu l’état des lieux au moment de l’enquête.Dans un entretien du même auteur avec Abdelfettah Seffar, « maitre-artisan plâtrier par héritage familial » à Fès, entretien qui date de 2010, on apprend que non seulement les Marocains viennent en tête pour le nombre de maisons d’hôtes dans la médina de Fès mais « ils détiennent les plus grandes structures alors que généralement les Français (qui viennent en deuxième position) vont s’impliquer dans une maison de taille limitée (environ 300 à 400 mètres carrés) et assez récente, années 30. La seule exception c’est Riad Laaroussa où pour la première fois quelqu’un refait une maison du XVIIème ou XVIIIème siècle. Comme ils n’ont pas beaucoup de financement, les Français essaient de trouver des produits abordables »A Fès, confie la même source, parmi les plus anciennes maisons, il y en a cinq ou six qui datent des XIIIème et XIVème siècles de l’époque mérinide alors que la majorité des maisons datent du XVIème au XXème siècles.Il est vrai que lorsqu’on parle de « gentrification » c’est surtout pour décrire une situation de personnes qui habitent la maison et non pas qui exploitent celle-ci comme source de revenu économique. On apprend en effet que les exploitants marocains de maisons d’hôtes à Fès n’habitent pas la médina mais plutôt la ville moderne. Ils sont donc « revenus » vers la médina en tant que gérants et non en tant qu’habitants.On cite aussi les travaux de restauration coûteux, des chantiers plutôt impressionnants pour les anciens palais et grandes demeures de notables comme l’exemple de Riad Fès qui a nécessité l’intervention de 300 ouvriers et artisans sur une période de 14 mois.L’intervention pour la restauration de riad comme maison de villégiature est très minime. Tout plutôt passe sous la houlette de l’économique et du commerce. Anne-Claire Kurzac Souali, docteur en géographie et professeur agrégé au lycée Descartes à Rabat, note que d’après un recensement de 2006 à Essaouira, les interventions de type économique dans le tissu urbain ancien s’élèvent en termes de nombre de projets à 94,7% avec 48,7% pour la mise en activité de formule d’hébergement (maisons d’hôtes, hôtels, appartements en location saisonnière) 32,5% pour les restaurants et 13,5% dans d’autres types de commerce. De plus, « les travaux de restauration représentent un tiers, voire la moitié du placement financier pour maisons d’hôtes haut standing, hôtels de charme et restaurants ».A Essaouira, ce sont les maisons-entrepôts vestiges du grand passé de négoce maritime qui sont d’abord acquises par des étrangers dans la Casbah alors qu’à Marrakech ce sont les quartiers à grande valeur patrimoniale qui furent investis en premier : Mouassine, Laksour, Hart Essoura, Riad Zitoun, Dar El Bacha, Bab Doukkala, etc.C’est dire le travail colossal de réaménagement et de restauration induit par le tourisme ou ce que les auteurs appellent la « gentrification touristique ».La réalité de Rabat non plus n’est pas identique à celle de Marrakech, selon Olivier Toutain, architecte de formation consultant indépendant menant des expertises dans le champ urbain et social (« L’évolution des médinas et politique urbaine »). D’abord le quartier des Oudaya a connu depuis le Protectorat une présence étrangère des militaires français et des Anglais. Pour la classe moyenne marocaine qui s’y trouve, elle aurait tendance à partir pour d’autres quartiers modernes, n’étant pas intéressée à vivre dans un quartier « connoté socialement » entre des familles pauvres et des résidents étrangers avec lesquels on n’entretient aucun contact. Par contre, pour la médina rbatie proprement dite, qui est en retard par rapport à Marrakech, c’est autre chose avec installation d’étrangers du côté du quartier Sidi Daoui. Il s’agit de la partie de la médina qui longe le boulevard Laalou dotée de grandes demeures anciennes assez bien conservées.« Pour Rabat, je pense que nous allons vers une accélération de la gentrification… on remarque que les prix de l’immobilier grimpent. A titre d’anecdote, il y a une dizaine d’années, une grande maison à patio se vendait à 50.000 euros. La même maison vaut dix fois plus aujourd’hui ».Il évoque une dame européenne qui pour l’achat et la restauration d’une maison en médina à Rabat, paie un prix global de 4 millions de dirhams et puis elle la revend à 9 millions de dirhams en 2011.« Les prix sont devenus surréalistes. Même aux Oudayas j’entends parler de prix autour de 10 millions de dirhams (environ 1.000.000 euros) ».Pourtant, ce patrimoine revalorisé qui suscite l’appétit des investisseurs et a fait le bonheur des spéculateurs, surtout au début, personne n’en voulait dans le passé. Bien des héritiers s’en sont mordu les doigts en cédant leur maison à un prix dérisoire croyant avoir réalisé l’affaire du siècle. Car tout le monde pensait que le statu quo de dépréciation du patrimoine des anciennes bâtisses traditionnelles allait perdurer sans fin. Nul ne pouvait prévoir que les masures allaient renaître de leurs décombres.A l’origine, le problème qui se posait pour toutes les médinas, c’est celui de la sauvegarde du patrimoine historique allant à vau-l’eau faute d’entretien. Les habitants des anciens centres historiques les avaient quittés peu à peu après l’Indépendance pour aller s’établir dans des villas et appartements quand il s’agit des familles aisées. On quitte l’ancien centre délabré aux ruelles étroites pour aller vers des quartiers résidentiels sur une périphérie « sécurisée » cédant aux sirènes de l’habitat moderne, neuf, plus spacieux, facile d’accès à la voiture avec plus d’intimité individualiste.Bien souvent, le déplacement d’un quartier ancien à un autre signalerait le changement de statut social. Les maisons dans les médinas allaient devenir le refuge des familles pauvres en grande partie issues de l’exode rural à cause du montant abordable du loyer. Des propriétaires sans grandes ressources, ne s’étant pas enrichis après l’Indépendance, louaient des pièces pour subvenir aux besoins. D’autres partis vivre ailleurs confiaient la maison à un gérant. Le phénomène de location s’est accentué suivant la demande avec développement de la formule de « rhen », le pas-de-porte. Ce qui explique que, jusqu’à aujourd’hui, les habitants des médinas sont en majorité des locataires. Les médinas devenaient taudifiées à cause de la grande densité, une famille par chambre, soit une maison pouvant accueillir jusqu’à dix familles. Du fait de l’absence d’entretiens, la densité élevée, l’humidité, la dégradation gagne d’année en année. Pour les anciens proprios partis s’établir ailleurs, ils finissent par ne plus donner signe de vie pour percevoir un montant de loyer très dévalué. Le temps passant, la maison ne bénéficie plus de travaux d’entretien à cause de la modicité du loyer et la pauvreté des locataires. Des masures menaçant ruines, abandonnées à leur sort avec leurs habitants qui n’ont pas où aller, augmentent en nombre d’année en année. Personne ne s’en préoccupe. Aucun programme étatique n’a été prévu pour résoudre ce problème comme s’il n’existait pas. C’est seulement quand la maison s’effondre sur la tête des habitants enterrés vivants sous les décombres que l’on se rend compte que le drame de la maison et des ses habitants existe bel et bien.Cette situation est toujours en cours faute d’une politique volontariste pour y trouver remède. On dira à juste titre que la dévalorisation des médinas pour arriver à leur état actuel ne date pas d’hier mais plutôt du Protectorat, qu’elle s’est poursuivie après l’Indépendance et que la tendance actuelle est « un inversement de la dynamique de dévalorisation et de sous-intégration ».Comment cette tendance inverse est-elle venue ? A l’origine, les pouvoirs publics n’ont pas prévu de programme pour le patrimoine bâti des médinas bien que celles-ci fussent inscrites patrimoine mondial de l’Humanité par l’UNESCO. Sur 9 sites inscrits au Maroc sur la liste du patrimoine mondial, 7 sont des médinas : Fès (1981), Marrakech (1985), Meknès (1996), Tétouan (1997), Essaouira (2001), El Jadida Mazagan (2004) et Rabat (2012). C’est sans doute l’inscription comme patrimoine universel pour Fès et Marrakech qui va peut-être, des années plus tard, avoir un répondant, comme le signale les coordinateurs du livre Elsa Coslado (urbaniste), Justin McGuinness et Catherine Miller (Sociolinguistes) dans le texte inaugural qui aborde l’aspect théorique du phénomène de gentrification.Parmi les éléments qu’on peut retenir de la question du mouvement de restauration des médinas par investissement individuel, en grande majorité des étrangers, c’est la confrontation qui ne dit pas son nom entre sauvegarde du patrimoine des médinas et mercantilisme.Dans le texte de Manon Istasse, on retient ce qui suit :« Or, une maison achetée à l’origine pour sa beauté et sa qualité de patrimoine devient, suite aux importants investissements de restauration, un objet purement économique ».L’idéal ce serait de trouver un terrain d’entente acceptable entre les deux éléments.


*néologisme inventé pour « décrire l’installation ou le retour des ménages aisés au sein d’anciens quartiers défavorisés du centre de Londres»


samedi 23 novembre 2013

Aménagement du territoire et développement durable,propositions pour une intégration des deux approches

Aménagement du territoire et développement durable,propositions pour une intégration des deux approches

Développement durable et Aménagement du territoire, des préoccupations communes

En terme stratégie politique, le développement durable relève de la volonté d'apporter des réponses à trois types de crises dans lesquelles vit notre société aujourd'hui:
  • la crise de la perte de sens de l'économie, notamment par sa "financiarisation,"
  • la crise due à la destruction du lien social,
  • la crise de survie à terme des ressources et du fonctionnement des écosystèmes.
Le Développement Durable n'est pas simplement l'addition des trois dimensions du triptyque constitué par la dimension économique, la dimension sociale et la dimension écologique, mais c'est la recherche des éléments qui, de manière transversale, apporte à ces trois crises des réponses qui se complètent les unes les autres sur chacun de ces trois champs. Le Développement Durable n'est donc pas un concept fermé, forgé définitivement: c'est une stratégie en formation, notamment en rapport avec l'action.
Cette vision du Développement Durable a forcément des dimensions territoriales variées. Les conférences internationales des Nations unies en abordent la dimension planétaire et non sans mal puisque les trois crises sont exacerbées dans les rapports Nord-Sud et Est-Ouest. Mais on peut redécliner le Développement Durable sous des formes diverses à des niveaux territoriaux divers.
Vu sous langle de l'aménagement du territoire, on peut redécliner les trois éléments clés du Développement Durable. C'est une des raisons pour lesquelles on trouve une forte possibilité d'adéquation de chacun des éléments.
  • L'Aménagement du Territoire, au moins historiquement, a d'abord été une volonté de ne pas laisser les mécanismes économiques fonctionner dans leur plus grande spontanéité, notamment quant à la localisation des activités. Il y a l à, à travers toute la problématique de la régulation du développement des territoires, une volonté de répondre, par exemple dans la réflexion sur la localisation des activités, aux problèmes d'urbanisation et de désertification du territoire, donc aux problèmes sociaux à la fois du monde urbain et du monde rural.
  • Dans l'introduction au débat sur l'Aménagement du Territoirede 1994, un éminent protagoniste expliquait : "la crise sans précédent que nous connaissons a laissé apparaître une réalité brutale. La concentration de la population dans les villes et dans les banlieues, la déchirure du tissu social qu'elle provoque, l'exclusion de pans entiers de notre territoire de tout avenir, l'inégalité croissante entre certaines catégories sociales menacent notre conception de la communauté nationale que consacre cependant notre constitution. Si rien ne venait corriger ces effets ce sont les valeurs même de notre république qui seraient mises à mal."
    L'orateur était .... Edouard Balladur mais l'inspiration était à l'évidence pasquaienne. Il y a dans ces propos des lignes de force qui rejoignent l'esprit même de ce qu'est l'aménagement du territoire.
  • Et puis enfin, il y a dans l'Aménagement du Territoire, toute une problématique de valorisation de l'activité en fonction des ressources existantes, ce qui rejoint l'une de nos problématiques de Développement Durable. Pour résumer le rapport Brundtland (ONU, 1986) c'est l'affirmation très forte et fondamentale que l'environnement est une ressource économique majeure, et que ne serait-ce qu'à ce titre là, l'environnement doit être considéré comme un patrimoine essentiel à gérer, à manager et à ménager.
S'attaquer aujourd'hui de manière conjointe à l'aménagement du territoire et au Développement Durable est politiquement justifié car les difficultés de ces deux domaines ont quelques rapports et on peut envisager des actions de réciprocité des impacts positifs (double-dividende).
La mise en pratique du Développement Durable ne va pas sans difficulté, faute de moyens et de volonté politique comme l'illustre l'échec de la conférence de New York de juin dernier, 5 ans aprés Rio. Celle de l'aménagement du territoire non plus.
A l'échelle nationale, ceci peut s'illustrer d'une part par le décalage qu'il y a eu entre les objectifs ambitieux affichés par la loi Pasqua, et ce qui a été fait ensuite, et d'autre part par le vide de l'intervention de clôture par Alain Juppé des Assises nationales du Développement Durable.
On ne peut que constater la difficulté qu'avaient ces domaines (Développement Durable et Aménagement du Territoire), pour des raisons politiques, à se prendre en charge l'un et l'autre en dépit des volontés.
Les Assises nationales du développement durable s'étaient fondées sur des Assises régionales du Développement Durable riches en matière de politique de l'environnement. Mais on y trouve finalement peu de choses, sauf ponctuelles et expérimentales, qui touchent vraiment à une conception parlante du Développement Durable, de la politique de l'aménagement du territoire. Et autant le terme Développement Durable est bien cité deux ou trois fois dans la loi Pasqua, autant on n'a pas pu trouver ensuite comment cette intention pouvait se traduire véritablement dans les faits. Le bilan, c'est donc pour beaucoup une panne de moteur qui paralyse l'un comme l'autre.

Six questions fondamentales pour aménager le territoire de façon durable

Afin d'approfondir le diagnostic que l'on peut en tirer de manière transverse, six questions paraissent aujourd'hui fondamentales :
Question 1 : Faut-il se contenter d'actions correctrices ou bien aller beaucoup plus loin en adoptant une politique volontariste ?
L'Aménagement du Territoire, politique fortement volontariste, a eu tendance à évoluer, le libéralisme aidant en tout cas jusqu'à la loi Pasqua, dans un sens de correction des défauts notamment de localisation des activités. C'est aussi un des grands problèmes de la politique de l'environnement. D'une certaine façon, ce qu'il y a entre autre de novateur dans le Développement Durable par rapport à l'environnement, c'est précisément de ne pas rester dans le champ des politiques correctrices des effets destructeurs sur l'environnement ; il s'agit au contraire de reprendre les problèmes beaucoup plus en amont et par conséquent de reconstruire des modes de production et de fonctionnement de la société dont l'une des caractéristiques est d'être plus respectueux de l'environnement. On a donc bien un rapprochement dans la nature des politiques.
Question 2 : Faut-il privilégier l'expérimentation ou l'action ?
L'expérimentation est une tentation extrêmement forte dans certains domaines d'application de l'environnement. C'est ainsi que le ministère de l'Environnement, confronté à l'ampleur des tâches, met en exergue quelques domaines o des réalisations plus ou moins exemplaires sont possibles, en espérant que cela fera tache d'huile. Cette préférence pour l'expérimentation n'est-elle pas un obstacle au rapprochement entre la politique de l'environnement et l'Aménagement du Territoire ?
Si d'un côté la politique d'Aménagement du Territoire vise à mettre en valeur quelques expériences de développement local limitées en nombre, et si de l'autre côté le développement durable s'attache à quelques parcs régionaux et réserves naturelles, on n'arrivera pas à marier Développement Durable et Aménagement du Territoire. Si ces politiques ne se limitent pas à cela, alors comment peut-on articuler ce qui est intéressant du point de vue de l'exemplarité des expérimentations avec la capacité à gérer l'ensemble des problèmes et à faire avancer la société dans ces deux domaines ? On voit à quel point il est à la fois intéressant et dangereux d'une part de toujours s'appuyer sur quelques expériences de développement local réussies, d'autre part de magnifier les expérimentations de parcs naturels ou de micro-politiques d'environnement urbain de ci ou de là. Il y a vraiment là un problème de dimension de l'action. Il ne s'agit pas de remettre en cause l'expérimentation mais bien de poser le problème de la relation entre l'expérimentation et ses formes de généralisation.
Question 3 : Centralisation ou décentralisation ?
On peut mettre en parallèle les niveaux auxquels les problèmes se posent dans l'Aménagement du Territoire et dans le domaine de l'environnement : mondialisation, construction européenne, politique nationale, régionalisation, développement local. Ainsi les problèmes d'intercommunalité qui existent en matière d'environnement sont aussi des problèmes du développement économique des pays. Les uns et les autres dépassent le cadre des limites administratives ou politiques traditionnelles (canton, département). On peut trouver paradoxal que l'Aménagement du Territoire, qui vise à une vie locale plus riche, soit en même temps une politique impulsée de manière extrêmement centralisée par le pouvoir.
Le problème est donc celui des rapports entre des niveaux de volonté et d'impulsion de politiques nationales voire régionales qui s'expriment fortement et les niveaux de réalisation des initiatives locales qui font appel à des réseaux locaux, à de la spontanéité, à de la solidarité. Le problème se pose donc en termes identiques pour l'environnement.
Question 4 : Despotisme ou démocratie ?
Il y a du côté de l'environnement une extrême prudence des associations par rapport à la décentralisation. Depuis 1981, des associations dont la vie même est une vie d'actions à un niveau décentralisé expriment leur crainte que les institutions décentralisées aient trop de pouvoir. Elles voient en l'ƒtat le garant suprême de la protection de l'environnement et attendent qu'il impose ces décisions comme un Etat "despote éclairé". On peut faire le même constat pour les questions d'Aménagement du Territoire. La libre initiative, les préférences d'institutions plus discrètement soumises au suffrage universel paraissent s'opposer par nature à une vision de l'espace plus large, du temps plus vers le long terme. La solution à la paradoxe n'est sans doute pas très éloignée dans les deux cas.
Question 5 : Comment articuler financements publics et financements privés ?
On ne peut continuer à raisonner comme si aucun butoir n'existait dans le domaine des finances publiques. Il faut inventer des mécanismes financiers permettant de mieux combiner financement public et financement privé dans les deux domaines que sont l'Aménagement du Territoire et l'Environnement.
Question 6 : Quelle prise en compte des facteur emploi et facteur ressources dans les choix économiques ?
Cela concerne la manière d'aborder les choix économiques dans une conjoncture dominée par les problèmes de sous-emploi.
L'Aménagement du Territoire se doit d'apporter des réponses au chômage. L'environnement pose aussi des problèmes relatifs à l'emploi. La façon dont le nouveau ministère de l'Environnement et de l'Aménagement du Territoire a annoncé ses premières décisions sur ce qui n'allait pas être fait ou continuer (TGV, autoroutes, Creys-Malville, Rhin-Rhône ...) est très maladroite et contre-productive, en poussant à des réflexes de défense et protectionnistes, au lieu d'insister sur les alternatives qu'il se propose de mettre en oeuvre.
Si l'on veut agir dans un souci de Développement Durable, la problématique concernant les grandes infrastructures et l'emploi est biaisée par une mauvaise prise en compte de l'économie des ressources dans le système décisionnel. Une rencontre entre spécialistes de l'Aménagement du Territoire et spécialistes des ressources environnementales est de ce point de vue urgente pour que l'on commence enfin à savoir valoriser la variable environnementale dans les choix d'aménagement.
Et puis il faut réintroduire dans le calcul économique non seulement la valeur des ressources mais aussi le coût évité de l'indemnisation du chômage. Ce dernier est rarement inclus dans le calcul économique et presque toujours oublié dans l'internalisation des coûts environnementaux. Ceci contribuerait à modifier grandement les choix et les politiques d'infrastructures.
Comment peut-on comparer le kWh du nucléaire au kWh de l'éolien, ou encore au kWh économisé en énergie si on ne prend pas en compte le facteur économie des ressources naturelles et le facteur du travail ? Si le système alternatif consomme beaucoup de travail et que l'on n'inclut pas cette dimension, c'est un manque important pour la rationalité des décisions en matière d'Aménagement du Territoire et d'Environnement.
Les réactions relatives aux conséquences sur l'emploi de l'arrêt de grands projets douteux tant pour l'environnement que du point de vue de leur viabilité économique soulignent l'importance de cette dernière question.
Aussi, afin de poursuivre les réflexions engagées ici, 4d organisera le 10 septembre prochain avant la conférence emploi-salaires une journée de travail consacrée à "l'emploi et le développement durable" ou l'on verra, sans doute, que si le nouveau gouvernement s'est doté d'un outil potentiellement performant en réunissant l'aménagement du territoire et l'environnement, il reste aussi à inclure la problématique du développement durable dans le dialogue social lui-même.
Michel Mousel 

Développement des territoires : les comportements doivent changer !

Développement des territoires : les comportements doivent changer !


Le développement local n'est pas une idée neuve. S'il patine, s'il n'a pas porté tous ses fruits depuis 25 ans, c'est en particulier parce que l'environnement législatif et réglementaire ne lui est pas favorable (uniformité des dispositifs...). Beaucoup dénoncent à juste titre cet état de faits.
Mais, d'autres facteurs sont en jeu qui relèvent des comportements des acteurs concernés, de la position dans laquelle élus, socio professionnels, membres de l'administration, associatifs, etc, se placent vis à vis du développement des territoires. En effet, l'expérience prouve que ce ne sont pas les seules caractéristiques physiques ou géographiques d'un territoire qui font son développement, mais bien la capacité de tous les acteurs concernés à travailler ensemble au profit de leur territoire. Les pays de Mené ou de Laguiole, pauvres, enclavés, déshérités, n'étaient pas prédestinés à devenir des territoires attractifs, dont le développement économique est aujourd'hui indéniable. Ce sont les acteurs de ces territoires qui se sont mis en posture de leur redonner vie.
C'est sur ces facteurs humains du développement local que les membres du groupe de travail "vie locale et organisation des territoires" ont voulu mettre l'accent, à l'heure où un train législatif va, une fois encore, modifier les règles du jeu.
Un principe de base
Ce sont des hommes qui ensemble élaborent un projet, puis créent une structure adaptée pour le mettre en oeuvre. Cet énoncé peut paraître évident. Mais, par exemple, combien de communautés de communes ont été constituées dans l'unique but de bénéficier de nouveaux subsides ? On peut légitimement se demander quelle est la conséquence de la création de ces structures sur le dynamisme de ces territoires et la qualité de vie de leurs habitants.
Des facteurs déclenchants
Beaucoup de projets démarrent par un sursaut d'acteurs qui s'engagent dans une stratégie de défense de leur territoire en situation de survie. C'est le cas à Koenigshoffen et dans le Piémont des Vosges. Le Piémont est pris dans une dynamique de banlieue: ce qui caractérise son mode de vie devait et doit être protégé.
Mais 80% du territoire sont dans une situation qui n'est pas vécue comme une crise.
Valoriser l'identité du territoire peut dans ce cas fédérer les acteurs, d'ailleurs selon des modalités diverses. A Koenigshoffen comme à Fougères, les acteurs se mobilisent pour leur avenir en se raccrochant à une identité territoriale construite pas à pas.
Mais, si la construction d'une identité de territoire est utile, elle ne doit pas prendre la forme d'une discrimination qui aurait un effet démobilisateur certain. Elle doit bien être le résultat d'une l'action collective positive. Il est probable que c'est la stratégie que devraient suivre les acteurs de Mourmelon et de Suippes.
Preuve s'il en était besoin que l'identité territoriale peut être le liant d'une action collective : l'échelle humaine prime l'échelle géographique. Les populations du Piémont des Vosges et de Koenigshoffen sont du même ordre de grandeur : environ 15 000 habitants.
Préserver l'authenticité du territoire : une nécessité
Ce sont ceux qui font vivre le territoire, qu'ils soient anciennement installés ou néo-ruraux, qui lui confèrent son identité, son authenticité. De plus en plus de communes rurales deviennent des cités dortoirs. Quelle âme ont ces territoires ? Sur quoi peuvent-ils ancrer leur développement?
Les agriculteurs doivent, en particulier, au regard des missions qu'ils assument (production de paysages, maintien des grands équilibres naturels, permanence de leur activité), se donner les moyens de garder une place importante aux côtés des autres acteurs du développement rural. Le CTE, s'il s'intègre dans un contrat territorial de développement négocié avec tous ces acteurs, est un moyen d'y parvenir.
Une attitude de diagnostic permanent confère aux acteurs de développement local la capacité d'adapter la gestion des projets aux opportunités. Il est, de ce point de vue, très utile de disposer d’un budget dont toutes les dépenses ne sont pas affectées en début d'année. Cette marge de manoeuvre est souvent difficile à négocier, mais il est un fait qu'un projet de territoire ne peut pas être gravé dans la pierre dès son démarrage. Les bailleurs de fonds doivent l'accepter.
Dans le même registre, obtenir des moyens pour une phase probatoire, voire expérimentale donne aux différents acteurs en présence le temps d'ajuster leur engagement. C'est capital. Ainsi, le Conseil Général du Bas-Rhin a apporté pendant 18 mois une aide pour financer le poste d'animation de la Mission du Piémont des Vosges. Puis cette fonction ayant fait la preuve de son utilité, les 4 structures intercommunales ont accepté de la prendre en charge.
Prendre en compte la dimension temporelle. Les acteurs en présence ont des perceptions du temps très différentes. Tous ne marchent pas du même pas. C’est un point difficile à gérer d'autant plus que si une entreprise privilégie le court terme, elle doit aussi intégrer le moyen terme. Et réciproquement, une collectivité locale doit intégrer des considérations de court terme.
Clarifier l'attribution des compétences et des responsabilités de chacun
L'expérience a montré maintes fois que lorsqu'une collectivité locale a une compétence formelle, elle peut ne pas prendre la responsabilité d'agir et c'est normal. Quand on travaille sur des problèmes complexes, prendre la responsabilité d’agir seul est difficile ; les facteurs qui influencent l’action ne sont souvent pas tous connus.
Par contre, dans la mesure où chacun sait ce dont il s'occupe et surtout ce dont il ne s'occupe pas, et que les complémentarités entre les acteurs sont claires, l’ensemble des acteurs concernés est compétent. L'ensemble est alors en position d'assumer la responsabilité de l’action.
Des structures vulnérables
C'est paradoxalement une garantie de l'engagement des acteurs. Les structures intercommunales du Piémont des Vosges peuvent à tout moment se retirer du projet, puisque chaque décision opérationnelle est soumise à leur approbation. L'association KD a été dissoute car certains partenaires, les financeurs, n'adhéraient plus à la démarche, sans pour autant stopper la dynamique de développement du quartier.
Les acteurs ne se sentent pas pieds et poings liés aux projets. Cette façon de procéder en respectant leurs choix, pas à pas, facilite et motive leur engagement.
Agir selon le principe de subsidiarité
Si un projet de développement se place ouvertement au service de l'échelon territorial inférieur, il s'inscrit dans une logique de plus-value et il dure. Ainsi, d'une manière directe ou indirecte, la démarche de KD a favorisé l'action de tous les niveaux. La mise en oeuvre du principe de subsidiarité permet de trouver des effets de levier maxima. Le rôle de l'animateur est de ce point de vue déterminant : il crée un dispositif institutionnel et un liant qui permet aux acteurs d'une part de se connaître, et d'autre part, d'agir en désamorçant les ambitions de pouvoir ou les "a priori".
Certes, appliquer ces principes suppose un changement de comportements de la part des acteurs concernés (élus, société civile, membres de l'administration...) difficile à initier. Mais de nombreux exemples montrent que, dans le cadre de démarches contractuelles, de stratégies de gestion en bien commun, c'est possible.
Sans ces changements, le développement local, et par tant, la démocratie locale, resteront encore longtemps lettres mortes.

 Roland Cayrol 

Développement intégré : conjuguer l'activité économique et la mobilisation sociale

Développement intégré : conjuguer l'activité économique et la mobilisation sociale



Dans les débats qui entourent le développement social urbain, on parle souvent de projet d'ensemble, de plan global, bref, de développement intégré. Autrement dit, on reprend un leitmotiv bien connu: penser globalement et agir localement. Le développement n'est jamais le résultat direct d'une opération simple ; il est plutôt issu d'un processus faisant appel à la durée, d'une mise en tension de dynamiques multiples et en partie divergentes. Ceci à l'échelon très local (quartier, "pays" rural...) comme à celui d'une nation. A l'inverse, l'intervention exclusivement ciblée, sectorielle, segmentée, de facto sourde à la complexité de ce qui rend un milieu de vie humanisant, n'est jamais productrice de développement.
Mais en quoi consiste précisément le développement intégré? S'agit-il d'une intégration sur le plan territorial, notamment entre l'espace local et régional d'un côté et les espaces national et même continental de l'autre? Quelles dimensions doit-on impliquer dans une vision globale du développement d'un milieu?

le défi de l'intégration sociale

Le développement local est souvent présenté comme une réponse adaptée aux nouvelles réalités de la mondialisation de l'économie, avec tout ce qu’elle entraîne comme restructurations, fermetures d'entreprises et d'établissements, chômage chronique et appauvrissement tant social et culturel qu'économique ().
Mais les espaces urbains sont en train d'être redessinés dans une transformation des compositions sociales locales () et un bouleversement des appartenances. Les clivages entre quartiers ouvriers et quartiers "bourgeois" ont laissé la place à de nouveaux clivages sociaux beaucoup plus mouvants et plus diffus, tandis que des zones et quartiers urbains entiers sont en quelque sorte marginalisé ou exclus. Cette évolution n’entraîne pas automatiquement une intégration des diverses catégories sociales. Au contraire. Des individus se côtoient dans des allées et venues et même dans des espaces d'habitation presque contigus, mais fonctionnent dans des aires d'activités professionnelles, de consommation et de mode de vie complètement parallèles et ne se rencontrent pas ().
Ainsi, les restructurations actuelles des espaces urbains comportent des impacts sociaux qui présentent un défi redoutable au développement social, sur le plan de l’intégration des populations dans une même communauté territoriale qui reste par le fait même difficile à définir (). Dans un même microcosme géographique urbanisé, les individus vivent des identités multiples et diversifiées qui ne les entraînent guère à considérer comme lieu d'appartenance commun soit l'arrondissement résidentiel, soit un lieu partagé de travail, ce dernier étant d’ailleurs de plus en plus dispersé, avec la précarisation de l'emploi, et inexistant même pour beaucoup.
Un des premiers défis qui se posent au DSU consiste donc en l’intégration sociocommunautaire, sur un territoire donné, d’une population disparate. Dans chacune des agglomérations de Santiago, Montréal et Lyon, et ailleurs, diverses stratégies d’intégration sociale ont été mises en oeuvre. Ainsi à Montréal, on a évité la constitution d’enclaves ne regroupant qu’une seule catégorie sociale, retraités, riches, assistés sociaux ou immigrants, en construisant sur le site Angus des logements de qualité équivalente, mais où alternent des modes de propriétés divers, mixant du même coup les catégories sociales. Dans la banlieue lyonnaise, alors que le mal était déjà fait, des Régies de quartier ont été mises sur pied de façon à favoriser, partiellement du moins, l’intégration d’une population sans autre attache dans le milieu que celle d'une résidence() peu ou pas choisie.
Dans les secteurs où la dualité sociale et économique a pris une figure spatiale, toute perspective de développement intégré ne peut se passer de l’intervention de l’acteur public institué sur un espace assez large, soit sur le plan de l’agglomération urbaine, soit dans sa dimension nationale, de façon à se tenir garant de l’intérêt général. Le développement social urbain ne peut pas se réaliser dans le repli local. Il nécessite des arrimages entre les initiatives dans toute leur diversité éducatives (culturelles, pour le cadre de vie, l'enrichissement des relations sociales locales), ainsi que la participation locale et l’intervention publique a minima, dans son rôle de redistribution financière. Enfin, l’intégration sociale exige aussi l’intégration économique.

pour une intégration socioéconomique

Quel que soit leur mérite, de telles interventions d’intégration sociocommunautaire ne suffisent pas à faire d’un quartier un milieu de pleine insertion sociale, y compris sur le plan économique. D’autant que beaucoup de quartiers regroupent une proportion importante de personnes complètement exclues de toute activité salariale et d’autres fortement précarisées sur ce point. Les quartiers visés par le DSU ont été les premiers touchés par l’effritement de la condition salariale dans les sociétés industrialisées. Même s'il est prématuré d'annoncer "la fin du travail" () le temps de travail dans la vie des individus est en train de se rétrécir considérablement. D'autre part, le travail salarié continue de représenter un puissant levier d'insertion sociale.
Des pistes de solutions micro et macro-économiques sont donc à l’ordre du jour, en vue d’inventer de nouvelles formes de solidarité sociale et économique. Il est surtout question de partage du travail, de revenu de citoyenneté et d'économie sociale. Mais à l'exception de certaines activités d'économie sociale, de telles propositions semblent échapper à l'emprise des acteurs locaux, à la mouvance du développement social urbain. Pourtant, à mesure que ces pistes se développent, on est bien obligé d'admettre qu'elles peuvent avoir un impact considérable sur le développement social des quartiers. Aussi peut-on se demander si les porteurs du DSU ne pourraient pas et ne devraient pas chercher à gagner une part de maîtrise sur ce plan.
Pour être efficace sur le plan social et économique, la réduction du temps du travail () doit clairement viser une redistribution réelle de l’emploi et des revenus d’emploi, être généralisée dans un ensemble social assez large, l’espace national au moins, sinon continental (). De plus, elle doit être accompagnée d’un renouvellement de l’organisation du travail et d’un processus de négociation, entre les acteurs impliqués, sur le partage des coûts et des bénéfices de ce réaménagement.
De telles négociations se déroulent certes sur un plan microsocial, dans le cadre de l’entreprise, par exemple, entre la direction et le syndicat. Elles existent également sur un plan national, comme c’est actuellement le cas en France. À un niveau intermédiaire cependant, dans l'espace de l’agglomération urbaine par exemple, on n'est guère témoin d’un tel processus, comme si les acteurs locaux, tant publics qu’associatifs et privés, ne pouvaient avoir de prise sur cette question. Pourtant, les CDEC de Montréal pourraient devenir un lieu de négociation en matière de réduction du temps de travail et de redistribution de l’emploi, d’autant qu’elles cumulent une expertise déjà importante du côté de la formation et de la requalification ("employabilité") de la main-d’oeuvre, et qu’elles mettent en relation les différents acteurs qui devraient être impliqués dans une telle négociation.
L'implication des acteurs locaux et régionaux, surtout des mouvements sociaux, dans le processus de la redistribution du travail salarié apparaît aussi nécessaire dans le but de corriger l'établissement d'un marché secondaire de l'emploi, fait de travail précaire, peu qualifié et mal rémunéré. Les régulations macroéconomiques par l'intervention de l'État, en effet là où elles sont encore significatives, n'arrivent à endiguer ni l'exclusion du travail, ni le développement des disparités de l'emploi. Parallèlement, les régulations microéconomiques par le marché tendent à creuser l'écart entre ces deux marchés du travail. Aussi, une réelle intégration sociale du développement économique exige, à côté de la régulation étatique et du marché, un mode d'intervention et de régulation locale (quartier et agglomération urbaine) de la redistribution et de la création d'emplois, de façon à permettre le rattrapage de milieux et catégories plus affectés par la crise.
Par ailleurs, même si l’on arrivait à une redistribution plus équitable du travail salarié, il est loin d’être assuré que chaque citoyen trouverait à court terme un emploi convenant à ses besoins et à ceux de ses proches dépendants. Ainsi, un développement économique qui intègre la dimension sociale ne peut faire l'économie d'un système de redistribution qui passe par d'autres filières que le marché et le travail salarié. Le "providentialisme" de l'après-guerre avait trouvé comme réponses l'assurance chômage, les divers programmes de complément ou de sécurité du revenu et l'accès aux services de santé et d'éducation. Les critiques de ces dispositifs sont bien connues : centralisation, plafonnement de l'efficacité, coûts, création de dépendance, etc. Certains proposent de remplacer les politiques d'assistance par un "revenu de citoyenneté" () inconditionnel et universel de façon à éliminer les problèmes de stigmatisation sociale et de dépendance. Il est sans doute possible de mettre progressivement en place un tel régime de remplacement là où des programmes de supplément du revenu existent, ce qui n'est pas le cas des sociétés en développement, dont le Chili. Mais ce mode de redistribution ne va pas garantir en soi l'insertion sociale et immuniser ses bénéficiaires contre la passivité et l'ennui. Aussi faut-il inventer et développer des activités impliquantes en dehors du travail salarié du secteur public ou marchand. Certaines peuvent se transformer en véritables activités économiques.

pluriactivité et économie plurielle

Ces nouveaux lieux d’activités restent largement à inventer. Cependant, il existe dans la société civile de multiples groupes autonomes, souvent d'ancrage territorial qui interviennent soit sur le plan plus politique de défense des droits, soit dans une dimension plus économique par l’organisation de services à la population, selon la forme des services de proximité par exemple, soit dans le champ culturel, de l’appropriation symbolique entre autres, face aux diverses formes de manipulation dans le monde des idées ou de la consommation. Ce genre d’activités reçoit une reconnaissance sociale et économique encore trop limitée cependant.
Or, il ne s’agit pas d’une simple question occupationnelle ou d'activités marginales dans la vie des individus et la construction de la société. L’enjeu consiste à trouver un nouvel équilibrage "entre vie professionnelle, vie sociale et vie personnelle" (), équilibre qui peut et doit varier selon les étapes de l’existence ou les "temps sociaux". Or une telle opération ne peut se réaliser sans articulation entre les activités sociales et culturelles d’une part, et le développement économique et la participation politique d’autre part. De plus, le terreau de leur émergence et de leur développement reste profondément local et urbain. Elles ne peuvent être commandées de l'extérieur de la société civile, par une instance nationale ou supranationale, bien que celle-ci soit appelée à les reconnaître et à les soutenir. Il s'agit là d'un formidable potentiel de mobilisation sociale sur le plan local qui contribue à la fois à réinventer les liens sociaux et la façon de vivre l'économique.
Mais ces réalisation de l’économie sociale ou "solidaire" () sont trop souvent considérées comme secondaires, sinon marginale, par rapport à l’économie publique et à l’économie marchande. Il arrive qu'on cherche à les utiliser comme compléments à moindre coût, pour remplacer des services publics qui s’essoufflent, ou comme suppléance, pour occuper le terrain que l’entreprise privée ne veut pas couvrir. Céder à cette tentation entraîne automatiquement la dualisme social avec la mise en place d’une filière de services de moindre qualité pour les plus pauvres qui n'ont pas les moyens de faire appel au secteur privé. Une telle concession viendrait également agrandir le bassin des emplois précaires ou à rabais, et ferait croître la stigmatisation sociale surtout là où l’on exigerait l’acceptation de tels emplois pour accéder à toute prestation de soutien économique. Elle renforcerait l’exclusion sociale et le dualisme économique, loin de l’intégration sociale de l'économique et de fait, de la véritable nature de l’économie sociale et solidaire.
Cette "instrumentalisation" d'activités de l’économie sociale devient beaucoup moins probable là où des mouvements sociaux la portent et sont suffisamment forts et agrégés pour forcer la reconnaissance politique de cette forme d’activités économiques et sociales.

un modèle de développement démocratique

Il est inutile de penser le développement intégré sans la participation réelle de la population locale, participation qui passe par les organisations que cette dernière s’est données et qu’elle contrôle. De ce côté, des exemples de partenariats négociés et gérés conjointement entre ces organisations et les pouvoirs publics s’additionnent sans toutefois arriver, pour le moment, à implanter un nouveau modèle généralisé de développement. De telles formes de participation et d’intégration semblent moins probables avec les acteurs de l’économie marchande, surtout avec la pression des visions néolibérale, de la mondalisation qui s’exerce présentement. Cependant, les CDEC offrent des possibles et même des réalisations sur ce plan. On a vu, entre autres, le Regroupement pour la relance économique et sociale du Sud-Ouest (Réso) arriver à Montréal à une entente concernant l’embauche locale, la formation et certaines conditions de travail avec un magasin de très grande surface, mais aussi des industries.
De telles ententes entre les acteurs sociaux que sont les entreprises privées, l’État, les groupes du milieu et les mouvements sociaux peuvent se dérouler aussi sur le plan de l’ensemble de l’aménagement industriel, économique, social et de l’utilisation des ressources. Dans une telle perspective, habiter un lieu ne se limite pas à la simple résidence, mais permet une appropriation intégrée des différentes dimensions du développement pour le présent comme pour l’avenir.
Habiter son territoire signifie que les individus et les communautés élaborent des stratégies de développement qui priorisent le savoir et le pouvoir des acteurs sociaux, l’identité, la viabilité des écosystèmes autant physiques qu’humains, la solidarité et l’équité entre les individus et les communautés, tant localement que mondialement ().
Ainsi, une pleine intégration sociale du développement local urbain comporte une dimension de démocratisation de l’économie et de l’utilisation des ressources comme du territoire. Autrement dit, l’intégration sociale de l’économique dans un processus de développement demeure tronquée en l’absence d’une prise en charge et d’une maîtrise du territoire non seulement par les pouvoirs publics mais également par la population locale, c’est-à-dire la société civile. Une telle prise en charge implique au préalable un certain degré d’identité territoriale et communautaire et contribue à la consolider. Une telle vision est bien éloignée de la régulation marchande, qui exclut, et de la planification technocratique, qui sectorialise, oublie si vite les particularismes et nie les initiatives.
Un modèle de développement intégré et démocratique suppose donc une nouvelle articulation des rapports entre les pouvoirs publics et la société civile qui permette à celle-ci de jouer son plein rôle et assure l'autonomie de ses initiatives. Il exige aussi, dans bien des cas, un réaménagement du partage des pouvoirs et responsabilités des différents niveaux ou ordres de gouvernement ().
Bien qu'absolument nécessaire, la maîtrise de la population et des pouvoirs locaux sur l'aménagement et le développement du territoire ne suffit pas à assurer un modèle de développement intégré. Cette maîtrise restera très partielle si l'orientation et l'organisation du travail demeure une réalité intouchacle, si l’autoritarisme et l’exclusion continuent de se reproduire sur les lieux du travail.
En plus des formes actuelles d'exclusion sur le plan de l'accès au travail salarié, il subsiste, dans l’exercice même de ce dernier, une forme d’exclusion incompatible avec un modèle de développement social intégré. Il s’agit de l’exclusion politique, du dépouillement des salariés d’un pouvoir ou d’une maîtrise sur leur travail, son organisation et celle de l’entreprise comme de la production (). Comme les activités de travail gardent toujours une place importante dans la société et la vie des individus, un développement intégré et démocratique s'avérerait insoutenable sans démocratisation du travail.
Ces deux formes d’exclusion sur le plan du travail salarié représente un défi énorme pour les syndicats certes, mais également pour d’autres mouvements sociaux comme le mouvement des femmes et les associations autonomes des jeunes et d’autres groupes du mouvement communautaire comme du mouvement écologique qui interviennent de plus en plus sur le plan de la production et du travail. Or la démocratisation des lieux de travail ne se décrète pas d'en haut. Elle se bâtit dans des luttes quotidiennes locales des salariés en lien avec les luttes en dehors du travail pour la transformation des rapports sociaux. Sinon on risque de n'arriver qu'à un développement social tronqué, partiel et ambivalent pour ne pas dire contradictoire. Autrement dit, le développement social urbain est pleinement intégré et couvre l'ensemble de l'activité en société ou n'est pas.

conclusion

Le développement social en milieu urbain ne peut être que pleinement social, c’est-à-dire qu’il doit intégrer les diverses dimensions qui peuvent conduire les habitants et la communauté locale à la pleine citoyenneté. S'il est à propos d'agir localement il est impératif d'agir globalement sur le plan local. Toute pratique en ce sens cherche à faire reculer toutes formes d’exclusion, qu’elle soit économique, politique ou culturelle et sociale. Ainsi, contrairement à la perspective néolibérale qui fait découler automatiquement le social de l’activité économique, le vision d’un développement intégré imbrique l’activité économique et la mobilisation sociale. Le lien social ne se résume pas aux interactions d’un immense marché, mais se construit dans une multitude de réseaux et divers lieux, processus et institutions de négociation entre acteurs.
Il s’agit là d’un élargissement du politique et de l’intégration de la sphère publique à la société civile. Une telle perspective implique un assouplissement de la portée intégrative et centralisatrice de l’instance étatique de façon à rendre possible l’intégration de la communauté locale et des habitants dans le DSU. En même temps, le repli local entre en contradiction avec le développement social intégré. Le soutien étatique est nécessaire et les arrimages doivent se renouveler entre les instances des divers espaces. De la sorte, pour être pleinement social, un modèle de développement requiert un redéploiement du politique aussi bien que du social.

Jacques Boucher

Bibliographie développement local

Bibliographie
développement local


VACHON, B.
Le développement local. Théorie et pratique. Réintroduire l'humain dans la logique de développement.
Ed:Gaëtan Morin, 1993

DELFAU , G.
Le retour du citoyen. Démocratie et territoires.
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La valeur ajoutée du développement local en Europe.
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Ed:Centre de Rencontres et d'Initiatives pour le Développement Local (CRIDEL), 1993

LAOT F.\ROUAH M.
Piloter le développement social. Guide d'évaluation dynamique et participative.
Ed:L'Harmattan , 1994
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MABILEAU A. \ (ss dir.)
A la recherche du 'Local'.
Ed:L'Harmattan , 1993
Collection:Logiques Politiques

MENGIN, J.\MASSON, G.
Guide du développement local et du développement social.
Ed:L'Harmattan , 1989
Collection:Logiques sociales

PECQUEUR, B.
Le développement local: mode ou modèle?
Ed:Syros Alternatives, 1989
Résumé:L'économie mondiale n'en finit pas de digérer sa crise, et l'on a bien du mal à comprendre le sens des mutations en cours. Dans ce contexte d'incertitudes, on voit se développer des espaces de solidarité active où des communautés humaines s'organisent pour relever le défi de la crise.

RONNBY, A.
Mobilizing Local Communities.
Ed:Mitthogskölan Mid Sweden University, 1994
Collection:Regional Policy and Rural Development n° 17

A la recherche des territoires

A la recherche des territoires



Il n'est pas facile de déterminer à quel moment le mot "territoire" est devenu un vocable à la mode et a commencé à être employé à toutes les sauces. Il n'est pas non plus facile de dire dans quelles conditions on est passé du singulier ("l'aménagement du territoire") au pluriel ("les territoires en développement"). Une brochure de l'Union des Acteurs et des Structures du Développement Local (UNADEL), tête nationale du réseau des acteurs du développement local, s'intitule justement "les territoires aménagent le territoire".
Il est par contre à peu près certain que la fortune récente du mot "territoire" est liée simultanément à une réflexion de type planiste, c'est-à-dire à la recherche de l'espace optimal pour mener une action publique "descendante", volontariste, et à une réflexion de type autogestionnaire, c'est-à-dire à la recherche de l'espace optimal pour conduire un projet "ascendant" de développement, lié à une mobilisation sociale.

l'Etat à la recherche des territoires

Pour l'Etat, l'aménagement du territoire peut être considéré comme le volet spatial de la planification. Quand l'Etat, au début des années soixante, veut mener une "ardente" politique d'aménagement du territoire, il développe d'abord une critique vigoureuse du maillage territorial hérité, celui des départements : mal découpés, trop étriqués, trop dominés par ce que le général De Gaulle appelait "les petits notables de sous-préfectures", inadéquats pour une grande action nationale. C'est alors que l'Etat procède au découpage et à la création des régions, moins nombreuses, moins archaïques, permettant le dialogue entre des responsables politiques d'un type nouveau et des "forces vives", constituant des territoires pertinents pour l'action de l'Etat, seul dans un premier temps ("les circonscriptions d'action régionale") puis de l'Etat en concertation avec les autorités locales, dans un second temps (les régions proprement dites, devenues collectivités locales en 1982).
Dans ce sens, le territoire correspond à une vision nouvelle de la gestion de l'espace et, également, à une conception nouvelle de l'action publique. Plus rationnelle, plus économe, plus planifiée, l'action de l'Etat, dominée par la pensée technocratique de l'époque gaullienne, se lance à la fois dans la rationalisation des choix budgétaires (RCB) et dans la territorialisation de l'action étatique. Toutes les réflexions centrales sur "l'échelle de l'intervention publique" vont dans ce sens : action sur les quartiers, contrats de ville, contrats d'agglomération, contrats de pays, zones sensibles, etc... Chaque fois il s'agit, pour l'Etat, de choisir le territoire qui lui permet d'être le plus efficace. Les ministères, à travers des procédures territorialisées procèdent à un vaste "zonage" du territoire national, avec beaucoup d'incohérences dues à la tradition de la segmentation des politiques publiques, en grands secteurs verticaux s'ignorant les uns les autres. Par exemple, une étude menée sur les communes du Pays de Basse Vilaine montre que les habitants y relèvent de 19 ressorts territoriaux différents, consécutifs aux découpages non coordonnés des différentes administrations.
La décentralisation accentue pour l'Etat la nécessité de la déconcentration, c'est-à-dire du choix de l'échelle territoriale optimale pour sa présence sur l'ensemble du territoire, aux côtés des collectivités locales. La réflexion de la loi Pasqua (février 1995) sur l'aménagement et le développement du territoire de la République porte essentiellement sur le redécoupage des arrondissements et sur la redéfinition du rôle des sous-préfets.
Mais d'une manière plus générale, on peut lire sur la carte les strates successives des choix spatiaux sectoriels et incohérents de l'Etat. La politique de la ville s'inscrit à l'échelle des quartiers, puis des villes, puis des agglomérations. La politique de l'environnement découpe les périmètres des parcs naturels nationaux ou régionaux. La politique du tourisme dans l'espace rural induit les pays d'accueil. La politique de l'emploi s'effectue selon des bassins d'emploi ou selon le ressort des missions locales. La loi sur le RMI détermine le territoire des commissions locales d'insertion. On pourrait trouver bien d'autres exemples. Chaque fois, les logiques sectorielles aboutissent à des territoires différents, dans une complexité de plus en plus difficile à gérer.

les acteurs locaux à la recherche des territoires

Depuis 1965, des acteurs locaux associés dans un projet collectif cherchent à mettre en œuvre, en France, des opérations dites "de développement local". Aujourd'hui, après la période des pionniers, après celle des contrats de pays, après celle des chartes intercommunales d'aménagement et de développement, on peut identifier environ 350 territoires en développement, dont une cinquantaine d'urbains, à travers la France. Leur cartographie, leur étude, permettent-elles une approche plus ou moins scientifique de la notion de territoire ?
Il faut d'abord constater l'hétérogénéité du maillage consécutif à ce mouvement plus ou moins spontané, en tout cas largement issu "de la base". La dimension spatiale, le nombre d'habitants, la forme juridique de l'association, l'existence ou non d'une petite ville centre constituent autant de variables. Ici, quatre communes associées dans un projet global de développement rassemblent 3000 ou 4000 habitants. Là, 130 communes, elles aussi associées sur une volonté commune de maîtriser leur avenir et de faire jouer entre elles une certaine solidarité, totalisent 50 000 ou 60 000 habitants, voire plus. Ici, on est en présence de l'arrière pays d'une petite ville dynamique qui joue son rôle de locomotive du développement et qui assure l'interactivité entre l'espace rural et l'espace urbain (le Loudunais, le Chinonais, le Pays de Vitré, le Pays de Fougères...). Là, au contraire, on est situé dans le rural profond, à peine polarisé par des chefs lieux de cantons eux-mêmes exsangues. Ici, on suit fidèlement le découpage administratif, avec le poids considérable que jouent encore dans le rural les cantons et leurs conseillers. Là, au contraire, on transgresse allègrement les frontières administratives: les communes s'associent à cheval sur des cantons et des portions de cantons, par dessus les frontières départementales et régionales (le Pays de Redon...). Ici, la seule institutionnalisation est celle d'une association de Pays. Là, l'arsenal vaste et varié des établissements publics de coopération intercommunale fournit le support juridique de l'action commune, jumelée ou non avec une forme associative.
Les chercheurs n'arrivent pas à déterminer des règles précises dans l'élaboration d'un découpage du territoire qui semble surtout correspondre à des réalités organiques et d'ailleurs fluctuantes. Peut-on, cependant, identifier un certain nombre de pistes plus objectives induisant des découpages territoriaux? Ces entrées par différentes disciplines peuvent aussi servir à affiner quelque peu la notion de territoire.
Les géographes, et surtout ceux qui, depuis le début du siècle, appartiennent à ce que l'on appelle "l'école géographique française" ont travaillé sur la micro-région naturelle. Celle-ci peut être déterminée par le relief : une vallée et son bassin versant (la Soule ou le Beaufortain), une dépression au milieu d'un plateau (la "boutonnière" du Pays de Bray ou du Boulonnais), une dépression entre des plateaux calcaires et un massif primaire (l'Auxois), un massif isolé par un système de vallées (les Monts du Lyonnais). Ces éléments orographiques déterminent souvent des facteurs pédologiques, et par conséquent des terroirs, des modes et des trains de culture, les matériaux de construction des maisons traditionnelles, les paysages ouverts de la campagne ou les paysages fermés du bocage... En effet, aujourd'hui, certains territoires en développement correspondent, plus ou moins exactement, à cette approche géographique de l'espace.
Les historiens ont effectué des recherches fructueuses sur la continuité de certains découpages territoriaux. Les Pays d'aujourd'hui recouvrent, parfois, les pagii gallo-romains dont ils gardent l'étymologie et les pagii eux-mêmes découlent assez souvent du territoire des tribus gauloises : le Pays de Vannes en constitue un exemple bien connu. Les comtés médiévaux appartiennent fréquemment à la même lignée. C'est le cas, par exemple, du Maconnais. Qui dit histoire, dit aussi mémoire collective, voire système culturel spécifique ayant conservé des éléments marquants jusqu'à nos jours. Le Pays Bigouden, le Léon, la Cornouaille plongent leurs racines dans l'histoire, dans les fiefs des hobereaux bas-bretons et dans la forme des coiffes portées encore par quelques "vieilles".
Les écosystèmes constituent des territoires aux limites franches qui déterminent toute une vie végétale et animale fortement imbriquée. Les cultures traditionnelles s'adaptaient étroitement à ces milieux naturels. Des traces sont conservées jusqu'à notre époque et sont parfois remises en valeur pour déterminer des périmètres de développement s'appuyant sur le tourisme vert, la conservation et la mise en valeur des espaces naturels préservés : la Brenne, la Brière, la Marais Poitevin, bien d'autres en témoignent. Les écologistes parlent aussi de niche pour une espèce donnée, ce qui est une autre manière de parler d'un territoire de vie qui convient peut-être aussi à l'homme. Les spécialistes de la vie animale montrent comment les grands mâles dominants marquent et défendent leur territoire. Les acteurs du développement local parlent aussi de territoire habité, c'est-à-dire d'un espace marqué par l'activité collective et volontaire des hommes.
Les sociologues, de leur côté, ont apporté leurs travaux sur le sentiment d'appartenance : "dis-moi d'où tu es?". L'homme a besoin de racines, bien que dans des sociétés comme celle de la France les déracinés de l'intérieur et de l'extérieur dominent et les mutations économiques exigent la mobilité. En positif, ou en négatif, les jeunes des banlieues se disent, se sentent d'une cité, d'une ZUP, plutôt que d'une commune. La stigmatisation est aussi une manière de marquer un territoire.
La science politique insiste sur les circonscriptions électorales, c'est-à-dire sur le territoire du politique, que la décentralisation a considérablement renforcé. L'aire électorale d'un maire, d'un conseiller général, d'un député peuvent grandement influencer le périmètre d'un territoire en développement, dans la mesure où la conception et la réalisation d'un projet collectif dépendent de la capacité des hommes à s'entendre, en tenant compte ou au-delà des clivages partisans. Il faudrait détailler les aléas de la coopération intercommunale coincée entre l'esprit de clocher et la nécessité de mener des réalisations en commun pour survivre. Il faudrait illustrer le difficile passage d'une coopération intercommunale étroitement limitée à la réalisation d'équipements et de services communs dans l'esprit d'une économie d'échelle, à une coopération intercommunale de développement et d'aménagement du territoire, basée sur des projets collectifs démocratiquement élaborés et sur une solidarité laborieusement construite, y compris sur le plan fiscal. Il faudrait montrer les avancées et les régressions liées à la fluctuation des constellations d'acteurs. Tel ancien pays en développement éclate en plusieurs communautés de communes à cause de la volonté de chaque conseiller général de garder la maîtrise de "son" territoire. Telle commune rentre dans le périmètre du territoire en développement ; telle commune en sort à la suite d'une alternance politique ou d'un calcul égoïste de son intérêt. On parle de territoires à géométrie variable, comme on parle de coopération intercommunale à géométrie variable. Le pragmatisme circonstanciel l'emporte alors sur toute rationalité.

le projet fait le territoire

La leçon que l'on peut tirer de l'histoire du mouvement du développement local en France est, en définitive, que le projet de développement doit précéder le choix du territoire. Il est plus important que lui. Il n'y a pas de véritable territoire, sans projet des acteurs qui l'habitent. Le territoire est déterminé par le réseau des acteurs qui sont capables de travailler ensemble à un projet global de développement. C'est le territoire des acteurs que tous les autres facteurs, géographiques, historiques, sociologiques, politico-administratifs peuvent aussi façonner, mais seulement de manière secondaire.
Achevons en évoquant trois difficultés. Le découpage de l'espace voulu par le mouvement descendant de l'Etat vers le territoire doit rencontrer le territoire déterminé par le mouvement ascendant des acteurs locaux du développement qui cherchent la reconnaissance et les financements des pouvoirs publics. Ce compromis n'est jamais facile. Deuxième remarque : il faut abandonner le vieux rêve d'un espace français redécoupé de manière stable par le mouvement du développement local ; il faut accepter la complexité, l'incertitude, les fluctuations d'une réalité organique, vivante, qui ne détermine pas un nouveau découpage administratif, mais qui témoigne de la capacité conjoncturelle des hommes à prendre leur avenir en mains, dans un espace où ils se reconnaissent et se construisent des solidarités, de manière plus ou moins durable. Troisième précaution : il faut se garder de toute tentation autarcique à l'intérieur des territoires en développement. A certaines époques, le développement local était guetté par les dangers de l'unanimisme ("il fait bon vivre, entre soi, au pays") et par les dangers de l'isolationnisme ("vivre et travailler au pays"). Aujourd'hui, à peu près tout le monde s'accorde pour reconnaître, et si possible maîtriser, les interdépendances et pour rompre l'isolement par la mise en réseaux. Je suis citoyen actif de mon petit territoire en développement, mais aussi citoyen de la France, de l'Europe, du monde. L'économie locale que je construis au sein de mon projet global de développement ne m'isole pas, ne me protège pas des conséquences majeures de la mondialisation de l'économie. La culture locale (le patrimoine) que je cherche à revivifier ne me permet pas de me tenir à l'écart de la culture dominante et universelle. Je gère cet antagonisme majeur d'être à la fois de quelque part et de nulle part.

Georges Gontcharoff
(http://www.globenet.org/archives/web/2006/www.globenet.org/horizon-local/humanisme/1gontcharoff.html )